Un chiffre pour commencer. Dans la grande majorité des incendies de bâtiment, ce ne sont pas les flammes qui tuent : c’est la fumée. Elle asphyxie, elle intoxique, elle aveugle. Elle efface les issues de secours à trois mètres de distance et cloue les sapeurs-pompiers à l’entrée du local.
C’est pour cela qu’existe le désenfumage. Et c’est pour cela qu’existe un texte technique que tout préventionniste, tout chef d’équipe et tout exploitant d’établissement recevant du public devrait savoir lire : l’instruction technique n° 246.
Un mot pour nos lecteurs ivoiriens. L’IT 246 est un texte français. Mais la réglementation ivoirienne de sécurité incendie s’appuie très largement sur les textes français, dont elle reprend la logique et l’essentiel des valeurs : ce qui suit vous servira donc directement, sur le terrain comme en commission de sécurité. Pour un dossier officiel, vérifiez toujours le texte applicable en Côte d’Ivoire et les prescriptions de l’autorité compétente.
Ce texte fait peur. Il est plein de formules, de sigles et de valeurs chiffrées. Pourtant, il repose sur une seule idée, que n’importe qui peut comprendre en une minute. Commençons par elle.
1. Le principe : une cheminée, rien de plus
Prenez une cheminée qui tire bien. La fumée monte et sort par le conduit. Pourquoi monte-t-elle ? Parce qu’elle est chaude, donc plus légère que l’air ambiant. Et pourquoi sort-elle vite ? Parce que de l’air frais entre par le bas et la pousse.
Bouchez l’entrée d’air du bas : la cheminée refoule et la pièce s’enfume.
Le désenfumage d’un bâtiment, c’est exactement cela, à l’échelle d’une salle, d’un couloir ou d’une cage d’escalier :
- une évacuation en haut, par où la fumée sort ;
- une amenée d’air frais en bas, qui crée le tirage ;
- et entre les deux, un balayage de tout le volume concerné.
Toutes les règles de l’IT 246 — et elles sont nombreuses — ne sont que des déclinaisons chiffrées de ce principe unique.
Le désenfumage n’éteint pas le feu. Il maintient, en partie basse, une tranche d’air respirable et visible pendant que les gens sortent. C’est une mesure d’évacuation avant d’être une mesure d’extinction.
2. Le vocabulaire, vite fait bien fait
Cinq mots suffisent pour lire le texte sans se perdre.
| Mot | En clair |
|---|---|
| Exutoire | Une trappe « couchée », sur le toit (angle ≥ 30° par rapport à la verticale). |
| Ouvrant en façade | Une fenêtre « debout », sur un mur (angle < 30° par rapport à la verticale). |
| Bouche | Une grille reliée à un conduit caché dans le bâtiment. |
| Volet | Le clapet qui ferme la bouche au repos et s’ouvre à distance en cas de feu. |
| Canton | Un compartiment de plafond, délimité par des rideaux qui empêchent la fumée de s’étaler. |
Et trois façons de mesurer une même ouverture, de la plus optimiste à la plus réaliste :
- la surface géométrique (Sg) : la taille brute du trou ;
- la surface libre : ce qui reste une fois retirés les mécanismes, grilles et obstacles ;
- la surface utile (Su) : la surface corrigée par le coefficient aéraulique du produit.
La relation à retenir tient en une ligne : Su = Sg × Cv, donc Sg = Su ÷ Cv. Le Cv figure sur la fiche technique du fabricant. On dimensionne en surface utile, on achète en surface géométrique.
3. Naturel ou mécanique : deux façons de faire
| Naturel | Mécanique | |
|---|---|---|
| Moteur | La chaleur qui monte. Aucune énergie. | Des ventilateurs. |
| Par quoi ? | Exutoires, ouvrants, bouches | Bouches raccordées à un ventilateur |
| Quand ? | Solution de principe | Quand le tirage naturel ne peut pas fonctionner |
| Contrainte forte | Aucune ouverture de moins de 0,20 m ; débouchés à 4 m au moins des baies voisines | Ventilateurs tenant 400 °C pendant une heure, installés dehors ou en local CF 1 h |
Un même établissement peut mélanger les deux, dans des zones différentes. Une seule interdiction, mais elle est absolue : on ne démarre jamais le mécanique sur une zone que le naturel devait traiter. Sinon on pousse la fumée exactement là où l’on ne veut pas qu’elle aille.
4. Les trois terrains d’application
L’escalier encloisonné
C’est la voie de secours. S’il s’enfume, l’évacuation s’arrête.
Solution de principe — le balayage naturel : un exutoire de 1 m² de surface géométrique en haut de la cage, une amenée d’air de surface égale en bas. La cage devient elle-même une cheminée. La commande se trouve au niveau bas de l’escalier.
Solution exceptionnelle — la mise en surpression : on souffle de l’air dans la cage pour qu’elle reste en légère surpression, entre 20 et 80 Pa, toutes portes fermées, avec une vitesse d’au moins 0,5 m/s à travers la porte du niveau sinistré.
⚠️ Le piège classique : la surpression seule ne suffit jamais. Elle doit obligatoirement être associée au désenfumage du volume qui communique directement avec l’escalier. Sans cela, la fumée s’entasse devant la porte sans pouvoir partir nulle part.
La circulation horizontale (le couloir)
Ici, le principe haut/bas se répète en alternance sur toute la longueur : amenée d’air, évacuation, amenée d’air, évacuation.
| Naturel | Mécanique | |
|---|---|---|
| Distance amenée ↔ évacuation, parcours droit | 10 m max | 15 m max |
| Distance, parcours non rectiligne | 7 m max | 10 m max |
| Amenée d’air | Partie haute à 1 m max du sol | Idem |
| Évacuation | Partie basse à 1,80 m min du sol, dans le tiers supérieur | Idem |
| Dimensionnement | 10 dm² de surface libre par UP | 0,5 m³/s par UP, plafonné à 8 m³/s |
Et une règle facile à oublier : toute porte de local qui ne se trouve pas entre une amenée et une évacuation doit rester à 5 m au plus de l’une des deux.
La grande salle accessible au public
C’est le cas le plus riche, parce qu’une grande salle laisse la fumée s’étaler sur tout le plafond avant de trouver une sortie.
La parade s’appelle le cantonnement : on suspend des rideaux au plafond — les écrans de cantonnement — qui découpent le plafond en compartiments. La fumée du compartiment en feu reste sous son propre exutoire au lieu de coloniser tout le bâtiment.
Quand découpe-t-on ? Dès que le local dépasse 2 000 m² de superficie ou 60 m de longueur. Chaque canton fait alors 1 600 m² et 60 m au maximum, et idéalement pas moins de 1 000 m².
Trois mesures gouvernent tout le reste :
- H = la hauteur de référence (la hauteur moyenne du plafond) ;
- Hl = la hauteur libre de fumée, c’est-à-dire la tranche d’air qu’on protège en bas ;
- Ef = l’épaisseur de la couche de fumée, soit H − Hl.
Les bornes à ne jamais franchir : Hl ≥ H/2, toujours au-dessus du linteau des portes, et jamais inférieure à 1,80 m. Il faut qu’un adulte puisse marcher debout sans respirer la fumée.
5. Le calcul des surfaces : c’est là que ça se joue
Cas simple : le local de 1 000 m² ou moins
Une seule formule, et c’est tout :
Su = Surface du local ÷ 200
Exemple. Une salle de réunion de 600 m² → Su = 600/200 = 3 m² de surface utile. Avec un exutoire de Cv = 0,6, il faut installer 3 ÷ 0,6 = 5 m² de surface géométrique. Et une amenée d’air en partie basse d’au moins 5 m² de surface libre.
Cas complexe : le local de plus de 1 000 m² et le fameux taux α
Au-delà de 1 000 m², la règle du 1/200 ne suffit plus. On applique :
Su = Superficie du canton × α (%)
Le taux α dépend de trois choses : la taille prévisible du feu, la hauteur du local et l’épaisseur de fumée acceptée. Voici la méthode, en trois temps.
Temps 1 — Classer le local
La classe fixe la « surface de feu » de calcul, notée Af.
| Classe | Af | Exemples de locaux |
|---|---|---|
| 1 | 9 m² | Bureaux, administrations, banques, écoles, établissements sanitaires, restaurants, hôtels, musées, salles de réunion, établissements sportifs couverts, lieux de culte |
| 2 | 18 m² | Salles polyvalentes, cabarets, dancings, salles de spectacle à décors M0/M1 |
| 3 | 36 m² | Magasins, centres commerciaux et mails, bibliothèques, halls d’exposition |
La logique est limpide : plus le local offre de matières combustibles au feu, plus la surface de feu retenue grandit, plus il faudra d’exutoires.
Temps 2 — Choisir la bonne formule
L’annexe propose deux formules, et le choix n’est pas cosmétique.
On calcule d’abord le diamètre théorique du feu :
D = √(4 × Af ÷ π)
Ce qui donne D = 3,39 m en classe 1, 4,79 m en classe 2 et 6,77 m en classe 3.
Puis on tranche :
- Classe 3 → toujours la formule du grand feu ;
- Classes 1 et 2 avec Hl > 2D → formule du petit feu ;
- Classes 1 et 2 avec Hl ≤ 2D → formule du grand feu.
Temps 3 — Appliquer la formule
Formule du grand feu :
α₁ = [ 0,13 × 4√Af × (H − Ef)^1,5 × 0,6 ] ÷ [ 16 × √Ef ]
Formule du petit feu :
α₂ = [ 0,043 × (H + 1,5√Af − Ef)^2,5 ] ÷ [ 16 × √Ef ]
Deux clés de lecture qui rendent ces formules beaucoup moins hostiles :
- le terme 4√Af, c’est tout simplement le périmètre du foyer, assimilé à un carré de surface Af. C’est par ce périmètre que le panache de fumée aspire l’air ambiant ;
- le terme (H − Ef), c’est simplement Hl, la hauteur libre de fumée.
Le résultat s’exprime directement en pourcentage.
Une précision utile : si l’épaisseur de fumée dépasse la moitié de la hauteur de référence, on calcule avec Ef = H/2. On ne laisse jamais la fumée descendre sous la moitié du volume.
6. Trois exemples chiffrés, du début à la fin
Exemple A — Un magasin de vente (classe 3)
Données : surface de vente de 4 500 m² découpée en trois cantons de 1 500 m². Hauteur de référence H = 6 m. Épaisseur de fumée retenue Ef = 2 m, donc Hl = 4 m. Magasin = classe 3, donc Af = 36 m² et périmètre 4√36 = 24 m.
- Bornes. H = 6 m ≤ 8 m, donc Ef doit valoir au moins 25 % de H = 1,5 m. Nos 2 m conviennent. Hl = 4 m, soit exactement H/2, et bien au-dessus de 1,80 m. ✅
- Formule. Classe 3 → grand feu, sans discussion.
- Calcul. α₁ = (0,13 × 24 × 4^1,5 × 0,6) ÷ (16 × √2) = 14,98 ÷ 22,63 = 0,66 %
- Surface utile. Su = 1 500 × 0,66 % = 9,93 m²
- Plancher réglementaire. Pour un canton de 1 000 m² on obtiendrait 6,62 m². Notre valeur est supérieure : on la garde.
- Produit à commander. Avec Cv = 0,6 : Sg = 9,93 ÷ 0,6 = 16,6 m², soit neuf exutoires de 2 m².
- Contrôles. Une évacuation pour 300 m² → minimum 5 exutoires, on en a 9. ✅ Règle des 4 H → distance max 4 × 6 = 24 m. ✅
- Amenées d’air. Au moins la somme des surfaces géométriques des deux cantons les plus exigeants, soit 2 × 16,6 = 33,2 m² en partie basse.
Exemple B — Un hall d’administration (classe 1), et la surprise du petit feu
Données : hall d’accueil formant un canton unique de 1 200 m². H = 10 m, Ef = 2 m, donc Hl = 8 m. Administration = classe 1, donc Af = 9 m² et périmètre 4√9 = 12 m.
- Bornes. H = 10 m > 8 m, donc Ef ≥ 2 m. Nos 2 m passent tout juste. Hl = 8 m > H/2. ✅
- Formule. D = 3,39 m, donc 2D = 6,77 m. Comme Hl = 8 m dépasse 6,77 m → petit feu.
- Calcul. α₂ = 0,043 × (10 + 4,5 − 2)^2,5 ÷ (16 × √2) = 0,043 × 552,4 ÷ 22,63 = 1,05 %
- Surface utile. Su = 1 200 × 1,05 % = 12,6 m²
Et voici la surprise. Si l’on avait appliqué le grand feu par facilité, on aurait trouvé 0,94 %, soit 11,2 m² seulement. Le petit feu exige plus de surface que le grand feu.
Ce n’est pas une bizarrerie du texte, c’est de la physique. Dans un volume haut, un foyer modeste engendre un panache qui monte sur huit mètres et aspire au passage un volume d’air considérable. La fumée produite est donc plus froide, mais beaucoup plus abondante. Plus abondante, il en faut plus de place pour sortir. Et plus froide, elle pousse moins fort. Double peine : il faut davantage d’ouverture.
Exemple C — Ce que coûte une couche de fumée plus mince
Reprenons le même hall de 1 200 m², et faisons varier la seule épaisseur de fumée en remontant ou en abaissant les écrans.
| Épaisseur Ef | Hauteur libre Hl | Taux α | Surface utile |
|---|---|---|---|
| 2 m | 8 m | 1,05 % | 12,6 m² |
| 3 m | 7 m | 0,70 % | 8,4 m² |
Un mètre de fumée en plus sous le plafond, et la surface d’exutoires fond d’un tiers. Inversement, exiger une tranche d’air respirable plus haute coûte cher en ouvertures. C’est exactement l’arbitrage que l’instruction annonce quand elle prévient que réduire l’épaisseur de fumée « entraîne une augmentation de la surface d’évacuation des fumées ».
C’est le cœur du métier du préventionniste : arbitrer entre le confort d’évacuation et le coût de l’installation, en restant dans les bornes du texte.
7. Le bonus que tout le monde oublie : le coefficient d’efficacité
Un exutoire placé plus haut que la hauteur de référence évacue mieux. Placé plus bas, il évacue moins bien. Le texte corrige donc la surface utile :
e = √(1 + ΔH ÷ Ef)
Exemple. Canton avec Ef = 2 m. Un exutoire relevé de 1 m au-dessus de la hauteur de référence : e = √1,5 = 1,22, soit +22 % de surface utile gratuite. Le même exutoire implanté 1 m plus bas : e = √0,5 = 0,71, soit −29 %.
Attention toutefois : quand on relève l’exutoire, la longueur des conduits de raccordement verticaux reste limitée à 10 diamètres hydrauliques, sauf justification par le calcul.
8. Et quand rien ne rentre dans les cases ?
L’IT 246 prévoit une porte de sortie élégante : l’approche d’ingénierie du désenfumage. Au lieu d’appliquer les formules, on simule numériquement l’incendie et l’on démontre que les cheminements restent praticables — hauteur libre de fumée suffisante, flux de chaleur supportable.
Le dossier doit présenter toutes ses hypothèses, les simulations et leurs conclusions. Tout ce que l’ingénierie ne couvre pas reste soumis aux règles classiques, et l’autorité peut exiger des essais réels sur site.
En résumé : la fiche à imprimer
| Terrain | Solution | Valeur clé |
|---|---|---|
| Escalier | Balayage naturel | Exutoire 1 m² en haut + amenée d’air égale en bas |
| Escalier | Surpression | 20–80 Pa ; 0,5 m/s à la porte sinistrée |
| Couloir | Naturel | 10 dm²/UP ; 10 m droit, 7 m sinon |
| Couloir | Mécanique | 0,5 m³/s par UP, max 8 m³/s |
| Local ≤ 1 000 m² | Naturel | Su = S ÷ 200 |
| Local > 1 000 m² | Naturel par cantons | Su = surface du canton × α |
| Local | Mécanique | 12 volumes du canton par heure |
Les dix chiffres à retenir : 0,20 m (dimension minimale d’une ouverture) · 1 m² (exutoire d’escalier) · 1,80 m (hauteur libre minimale) · 5 m/s (vitesse max aux amenées d’air) · 10 dm²/UP (circulation naturelle) · 20–80 Pa (surpression d’escalier) · 30 s (temporisation des ventilateurs) · 300 m² (superficie max par évacuation) · 1 600 m² et 60 m (canton maximal) · 400 °C pendant 1 h (tenue des ventilateurs d’extraction).
Pour aller plus loin
Vous avez tout lu ? Vérifiez ce que vous avez retenu avec notre quiz IT 246 en 12 questions. Certaines sont plus vicieuses qu’elles n’en ont l’air.
Source réglementaire : instruction technique n° 246 relative au désenfumage dans les établissements recevant du public, annexée à l’arrêté du 22 mars 2004, modifiée par l’arrêté du 22 novembre 2004.
Cet article fait partie de notre série sur la protection incendie. Les gestes qui sauvent, à la portée de tous.






